Book Signature by Iyad Boustany

[Le livre traite] du 16ᵉ siècle jusqu’au 21ᵉ, autour du clash de civilisations entre l’Empire ottoman et la chrétienté occidentale — du Caucase à la Grèce, la Valachie, la Roumanie, jusqu’au Liban. Partout, cette « question d’Orient » a été résolue de deux façons : soit le déplacement de population, soit la partition. Toute l’idée du projet fédéral, c’est d’essayer de répondre autrement à cette question — autrement que ce qui a été fait à Chypre, en Arménie, en Grèce, en Turquie et dans les Balkans.

Le livre a trois grandes parties, et un thème sous-jacent : celui des démocraties, essentiellement européennes. Les démocraties européennes se sont construites sur le principe de l’« exclusivité religieuse » — la Paix d’Augsbourg de 1555. À partir du 16ᵉ siècle, avec l’émergence du protestantisme, il n’y a plus d’unité religieuse en Occident ; s’ensuivent les guerres de religion, village par village, de Hambourg à Milan et de l’Est à l’Ouest français jusqu’à Vienne. La question était : comment refonder un système politique nouveau basé sur cette diversité religieuse ? La réponse d’Augsbourg fut cuius regio, eius religio : gouverneur et gouvernés doivent être de la même religion. L’exclusivité religieuse a fondé l’Europe des nations, en évacuant de l’espace public tout le débat sur l’identité et la religion — et donc en fondant la paix.

Or, ce qui se passe aujourd’hui en Europe, c’est l’émergence d’un phénomène qu’elle n’a plus connu depuis le 16ᵉ siècle : le multiculturalisme. L’Europe fait de nouveau face à un phénomène multiculturel pour lequel elle n’est pas équipée. Le Liban, dans le livre, est l’exemple que j’ai pris : on a pensé, au début du siècle (1926), qu’en créant une démocratie constitutionnelle on pourrait aboutir à un État-nation. Il s’est avéré qu’on ne peut pas : c’est l’État-nation qui doit enfanter un système démocratique qui lui ressemble, pas l’inverse.

Le livre inclut trois comparaisons de modèles constitutionnels, après la fin de la principauté du Mont-Liban — tous décrits avec les textes des constitutions de l’époque, pour mener une comparaison sur l’évolution de ce Liban-là.

La deuxième menace aux démocraties modernes, c’est l’identity politics : dire que le souverain, ce n’est pas le collectif, c’est moi. La démocratie est basée sur la « tyrannie des 51 % » — la fameuse maxime de Tocqueville, 51 % qui décident pour les 100 %. L’identité politique, c’est dire : je suis souverain sur moi-même, les 51 % ne peuvent pas décider pour moi ; je peux m’habiller, me comporter, vivre comme je veux, indépendamment des us et coutumes et du droit décidés par la majorité. Il y a donc, en Europe et surtout aux États-Unis, deux grandes menaces — identity politics et multiculturalisme — qui sapent les fondements des démocraties modernes.

[Sur le Règlement Organique :] il a conçu pour la Valachie, alors sous domination ottomane, un système appelé « règlement organique » — organique comme dans « nationalisme organique », les nations. Il meurt en 1859 ; son fils, ambassadeur à Paris, ressort les papiers de son père lorsqu’éclate la crise de 1860 avec les massacres des chrétiens d’Orient, et se dit : on va faire dans l’Empire ottoman ce qui a bien marché en Roumanie. Pourquoi « organique » ? Parce qu’ils ont vu qu’il y a des nations différentes — orthodoxes, catholiques, Arméniens, maronites, sunnites — chacune avec un passé, un vécu, un roman national différent ; il faut donc respecter chacun de ces romans nationaux. Et ils ont basé le système en bottom-up : ce sont les municipalités qui élisent leur représentant au Conseil central.

Le fait le plus amusant : en 1845, après la fin de l’émirat de l’émir Bachir, les puissances et l’Empire ottoman proposent deux entités — une chrétienne dirigée par les maronites, une druze dirigée par les druzes. Ce sont les orthodoxes qui ne sont pas contents, parce qu’ils ne veulent pas être dirigés par les maronites ; les Russes, qui les soutenaient, disent : il en faut trois. L’idée tombe, on reste à deux. Vingt ans plus tard, un ami me dit : « mon arrière-grand-père était membre du Conseil central, et nous, on était très contents de la solution, parce qu’elle nous traitait comme une nation à part entière. » Il m’a envoyé les documents d’élection — que je cite dans le livre — de son arrière-grand-père comme motasarrif représentant du Koura au Conseil central du Mont-Liban.

Tout ça pour dire que les systèmes décentralisés, localistes, subsidiaires, fédéraux, permettent aux uns et aux autres de s’épanouir — alors que les systèmes centralisateurs, comme la Constitution de 1926, sont des catastrophes absolues.

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